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Dr. Jean-Marc Chamot

Custer of the West

Custer, l'Homme de l'Ouest: analyse custérienne du film

En janvier 1968, on voit apparaître sur les grands écrans un film dans lequel Custer occupe une place importante. Il s’agit d’une coproduction cosmopolite, essentiellement hispano-américaine[1], Custer of the WestA Good Day for Fighting (Custer, l’Homme de l’Ouest). Cette production onéreuse en Super-Technirama présente un Custer complexe, plein de contradictions. Pour son dernier film « américain » – et son unique western – Robert Siodmak, metteur en scène d’origine allemande, dirige Robert Shaw dans le rôle de Custer et Mary Ure dans celui de son épouse.

La vie du Général est retracée à partir de la fin de la guerre de Sécession, dès qu’il prend le commandement du 7e Régiment de Cavalerie. C’est un personnage de facture somme toute classique qui nous est montré puisque la majeure partie des éléments constitutifs de l’intrigue reprennent, dans ses grands traits, la trame historique de la saga de Custer. On notera cependant que le conflit entre le major Reno et le lieutenant Benteen est présenté de façon spécifique car ce Benteen-là se révèle pro-indien et s’oppose pour cela à Reno qui, de plus, est quasiment alcoolique. Le Général doit donc faire ses preuves et assumer son autorité de chef vis-à-vis de ses officiers tout en ramenant la discipline parmi les hommes du rang, à l’instar de ce qu’il avait fait dans le film tiré de la série Custer.

Sur l’ordre du général Sheridan, Custer lance une attaque contre un village cheyenne pendant laquelle ses hommes, oubliant la discipline, se mettent à massacrer femmes et enfants. La situation est présentée de telle façon qu’il est clair que cette partie du film est organisée pour exonérer le Général de toute responsabilité lors de la bataille au bord de la rivière Washita, illustrée ici sans être nommée[2].

La réputation politique de Custer reste également intacte puisqu’il s’oppose aux politiciens du cabinet du président Grant, qui se sont quant à eux laissés acheter par les compagnies ferroviaires et minières. Custer est donc dépeint de manière positive lorsqu’il accepte de mettre sa carrière en péril pour avertir la nation du prix moral à payer si elle assortit la conquête de l’Ouest d’une extermination des Indiens des Grandes Plaines – signalons d’ailleurs que, dans ce cadre, le Général se trouve face à un dilemme, puisqu’il est chargé, en éliminant les Indiens, de mettre fin à ce pour et par quoi il existe, c’est-à-dire la Frontière.

Après avoir été suspendu, il retrouve son commandement grâce à l’entregent diplomatique de sa femme et mène ses hommes sur le champ de bataille. Chevaleresque, il refuse d’utiliser des mitrailleuses Gatlings contre les Indiens. Le face-à-face lui convient : il ne veut pas se cacher derrière la technologie et privilégie un comportement héroïque des plus classiques. Il explique ainsi aux chefs pourtant hostiles « Des trains – de l’acier – des fusils qui tuent par milliers. Notre façon de combattre est finie. »

On note que la « présence » physique de Robert Shaw – qui tient le rôle avec un talent certain – est très masculine, à l’instar de celle de Wayne Maunder dans Custer. Ses traits énergiques, ses larges épaules, sa physionomie athlétique valident les morceaux de bravoure que lui confie le scénario. Cette virilité est confirmée par la sensualité des rapports qui l’unissent à son épouse. C’est toujours ce magnétisme masculin qui fait que lorsqu’il participe à l’entraînement de ses hommes et se retrouve le dernier debout – anticipation de son Last Stand ? – le spectateur ne peut que croire en un tel homme. On peut noter que pendant tout le film le public voit le Général porter une vareuse bleue (d’ailleurs souvent délavée, plus que celles des autres soldats, sans doute pour le rendre immédiatement repérable) pourtant, au moment de son ultime combat, on lui fait arborer l’un des plus beaux buckskins de l’histoire cinématographique du Général, confirmant ainsi le classicisme de la présentation.

Pourtant – et c’est une innovation – alors qu’il est le dernier à rester debout à la fin du Last Stand sur les berges de la Little Big Horn, ses troupes ayant succombé sous le nombre, ses ennemis reconnaissent son courage en lui laissant la possibilité de fuir. Il refuse d’infléchir la course de sa « destinée manifeste » et il fait front. Lorsqu’il lance un dernier cri de défi, le cercle des Indiens se referme sur lui.

La clôture du film attribue la responsabilité de la fin de Custer à Reno, utilisant l’un des clichés classiques du genre et, de la même manière, par convention, le Général est le dernier à tomber au combat. Il est clair, à l’aune des quelques références évoquées ci-dessus[3], que le Général présenté ici n’a rien à envier à ses premiers antécédents cinématographiques. Si certains éléments le rendent un peu plus « réaliste », il n’en reste pas moins le héros glorieux et intouchable du passé. Comme dans They Died With Their Boots On, force et faiblesse vont de pair dans le scénario. Par ailleurs, les liens qui unissent l’œuvre au film de Walsh sont évidents dans la mise en œuvre du Last Stand[4], totalement homérique.

La douce amertume des scènes finales, ce regret des combats du passé, livrés d’homme à homme, semblent vouloir montrer que les événements de plus en plus graves qui se déroulent au Vietnam ne sont pas sans échos. Ce n’est plus de nobles guerriers du genre de Custer dont la guerre dans le sud-est asiatique a besoin[5]. Cette époque-là est finie, le militarisme un peu suranné d’antan ne correspond plus à l’air du temps, une nouvelle représentation du héros est dorénavant indispensable. Représentant un hommage discret mais constant à They Died With Their Boots On tourné vingt sept ans auparavant, ce film subtil est, ainsi que John Philip Langellier l’avance avec raison, un véritable anachronisme[6].

Dr. Jean-Marc Chamot

Thèse universitaire "Le Général Custer au cinéma, 1909-2004"

[1] Il a été filmé en Espagne et en Suède, la musique était le fait d’un compositeur brésilien et les acteurs étaient Anglais et Américains…

[2] Le portrait de Custer n’est pourtant pas exclusivement positif et il est montré faisant exécuter un déserteur, le sergent Mulligan. Ceci était plutôt inhabituel car il faut rappeler ici que, comme l’avance Philippe JACQUIN « Si les désertions sont officiellement punies de la peine de mort, celle-ci est rarement appliquée pour la simple raison que les régiments manquent toujours d’hommes. Ceux que l’on réussit à rattraper sont plutôt marqués au fer rouge ou contraints de traîner à la cheville un boulet de dix kilos dans l’enceinte du fort. » La vie des pionniers au temps de la conquête de l’Ouest, op. cit., p. 178.

[3] Certaines transformations sont encore plus patentes. Ainsi le press-book du film avance que le cheval du général s’appelle Comanche, en fait c’est la monture de Keogh qui s’appelle ainsi, de plus, l’animal n’est pas bai mais blanc.

[4] Auquel fut consacré un mois et demi de tournage. On y voit le Général récupérer le drapeau national des mains d’un des agresseurs qui tente de se l’approprier (comme dans nombre de ses ultimes combats du passé).

[5] On peut d’ailleurs lire dans New York Times Film Reviews, (vol. 5, 3770) que le film tente de voir « …les guerres indiennes au travers d’une sensibilité contemporaine, et Custer comme un homme tout à fait moderne qui aurait apprécié Camus… ».

[6] Dans Custer, The Man, the Myth, the Movies, p. 68.